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En chaque Tchèque se cache un musicien et pour mieux s’en rendre compte, il ne faut pas hésiter à s’immerger dans la musique traditionnelle tchèque et morave. Tantôt gaie,  tantôt mélancolique, elle dessine, pour le voyageur curieux, un magnifique trajet dans l‘âme des campagnes de Bohême et de Moravie, entre les collines, les petits bois et les étangs merveilleux.

Des chants de vie

Le berceau de la musique populaire tchèque se situe résolument à l’écart de Prague, c’est une musique ancrée dans la réalité des campagnes. On sait que ces chants viennent de loin mais il est nous impossible de les dater précisément. Les mélodies ont été transmises comme ça, oralement, des bouches pleines de sagesse aux jeunes oreilles impétueuses.

Ces chansons nous tendent un miroir poétique de la vie des campagnes, des saisons, de la nature, des animaux (souvent des chevaux ou des oiseaux), des mariages, du vin morave et de la bière tchèque, des amours déçues (il y a parfois des évocations saisissantes de l’étiolement des flammes de l’amour), de la joie, de la nostalgie et de la mort bien sûr. Parfois le message est plein de sagesse, parfois il reste obscur, hermétique comme un haïku.

Janecek LeosLA PETITE ANECDOTE : LA MANCHE DE JANACEK

Le grand Leos Janacek (il est en 3ème position au Panthéon des grands compositeurs tchèques après Dvorak et Smetana) a fait le tour des villages moraves pour retranscrire ces « vieilles » mélodies dont il redoutait vraisemblablement la disparition.  N’ayant pas toujours son carnet sur lui, il avait pour habitude de tendre l’oreille et de noter les mélodies sur la manche de sa chemise. Ses arrangements au piano sont d’une grande subtilité. 

 

Les racines diverses de la musique traditionnelle

La musique, même la plus traditionnelle, est toujours le fruit d’un mélange.

  • Les influences les plus anciennes renvoient à l’antiquité avec l’utilisation des modes grecs (pour les musicos : le tétracorde lydien, phrygien ou dorien)
  • Des mélodies du Moyen-Age aux tonalités archaïques, sans accompagnement, des chants ramenés par des bergers et des brigands venus des Carpates
  • Les chansons des Slaves autochtones du XVIIème et XVIIIème siècle inspirées du baroque
  • Des chants hongrois (Czardas et autres) que les Tziganes ont largement diffusé au XIXème siècle
  • Des chansons plus récentes venues de l‘Ouest qui ont eu tendance à simplifier les harmonies

MILAN KUNDERA, LE MUSICOLOGUE

La Plaisanterie de Milan KunderaFils de musicien, Milan Kundera pense l’art en musicologue. Il n’a eu de cesse de rapprocher ses œuvres littéraires de la musique savante. Son Art du roman n’est-il pas en soi un hommage à l’Art de la fugue de Bach ? Mais on oublie plus souvent qu’il s’est intéressé à la musique traditionnelle de son pays et surtout de sa région. La musique morave est l’un des fils qu’il tire tout au long de son roman La Plaisanterie.

Deux passages à lire ou à relire :

Partie 4, chapitre 4 : les racines de la musique populaire morave

Partie 4, chapitre 6: comment le communisme a récupéré l’art populaire 

Rythmes et harmonie

Bien qu’il y ait de multiples passerelles entre les deux régions, on n’a pas le choix, il faut distinguer la musique tchèque de la musique morave. Si l’on veut résumer (très) grossièrement, la tradition tchèque se joue plutôt en mode majeur (le mode «happy » pour les profanes) et la tradition morave en mode mineur (le mode « triste »). Il y a dans les chants moraves une plus grande complexité (pour les musicos : « ca module » parfois), une plus grande liberté dans les rythmes et les tempi notamment parce que la musique est davantage calquée sur l’articulation de la parole.

TCHEQUE ou MORAVE ?

MoravieEn tchèque, le mot « tchèque » correspond tout d’abord à la région Ouest du pays avant de désigner tout le pays. La région Est, c’est la Moravie. Si vous demandez à un « Tchèque » de Moravie s’il est Tchèque, il vous dira : « Non, je suis Morave ». Cette confusion ne facilite pas les choses. Il y a des différences culturelles remarquables entre ces deux régions. La musique traditionnelle aide à bien distinguer ces deux entités.

 

Quels instruments ?

Le trio basique se compose d’un violoniste, d’un clarinettiste et d’un contrebassiste. D’autres instruments traditionnels peuvent compléter le trio : le cymbalum en Moravie ou le dudak par exemple dans certaines régions de Bohême, Strakonice notamment.

DEUX INSTRUMENTS TRADITIONNELS
LE DUDAK de Bohême : sorte de cornemuse.

 LE CYMBALUM : Une harpe allongée que l’on titille avec des sortes de pattes de héron.

Quelques tubes à découvrir

    • Ej lasko, lasko : Amour, Amour, un chant mélancolique (ou déchirant selon l’interprétation) sur l’inconstance de l’amour (personnifié)
    • Lavecka : Le banc, un vieux banc cassé, métaphore de l’amour brisé. La Belle espère que quelqu’un viendra le recoller. Version Janacek (3:05) / Version Cechomor
    • Ach synku, synku: Ah, (mon) fils, (mon) fils, la préférée de Tomas Garrigue Masaryk, le premier président de la Tchécoslovaquie). Sur l’importance du travail dans l’équilibre de l’homme.
    • Zeleny hajové: Le bois vert, sur la beauté de la nature, tout simplement
    • Mezi Horami : l’histoire d’un meurtre entre les montagnes
    • To ta Hel’pa: un chant sur la beauté de la région de Hel’pa en Slovaquie, vieux souvenir pour les Tchèques d’un pays qui n’est plus le leur. Reste la chanson.


    Enfin quelques incontournables que vous entendrez assez largement dans les auberges en fin de soirée. Ce n’est pas ce que la musique traditionnelle fait de plus raffiné mais ces chansons sont un véritable ciment social. Chantez un couplet et vous êtes adopté :

    • Koline, Koline : A propos de la ville de Kolin, 60 bornes à l’est de Prague
    • Co jste hasici: Sur des pompiers qui n’ont pas fait leur travail
    • Vysoky jalovec : Il y est question de taille et tout le monde monte sur la table puis saute.

 

Et aujourd’hui ?

Les Tchèques ont un rapport ambivalent à leur musique traditionnelle. Sous le communisme, le pouvoir a utilisé la musique populaire tchécoslovaque comme  rempart contre la culture occidentale et la musique « bourgeoise » :

« A nous d’épurer la culture musicale commune, celle de tous les jours, de ces rengaines, de ces couplets à la noix dont les bourgeois gavaient les gens, et de les remplacer par l’art originel du peuple »

(La Plaisanterie, Quatrième partie, chapitre 6, Milan Kundera)

  • Certains n’ont pas oublié et détestent (presque idéologiquement) cette musique.
  • Il y a des défenseurs acharnés qui perpétuent la tradition partout dans le pays.
  • Il y a les jeunes que cette musique ennuie littéralement.
  • Et puis il y a ceux qui sont contents de la chanter de temps en temps.

 

Si l’image de cette musique reste, pour certains, brouillée, personne n’y échappe totalement. Et il faut dire que les Tchèques savent quoi chanter quand ils se retrouvent autour d’un verre. Ils connaissent toutes les paroles et chantent souvent très juste. C’est très marquant quand on compare aux difficultés que l’on a, par exemple en France, pour se mettre d’accord sur une chanson et terminer le moindre couplet. On le perçoit très vite, c’est de la sève musicale qui coule dans ce pays.

On peut entendre ces musiques partout, de nombreux festivals folkloriques essaiment dans tout le pays.

Mais l’âme de cette musique, il me semble, on la capte vraiment dans l’impromptu, quand ça sort comme ça, au détour d’une phrase, d’un changement de lumière ou d’une humeur. Une voix puis deux puis mille. Des moments simples et rares qui se méritent.

LA POLKA DE SMETANA

Même la grande musique classique a puisé son inspiration dans la musique traditionnelle. Le poème symphonique Ma Vlast (Ma Patrie), pièce la plus connue de la culture tchèque avec La symphonie du Nouveau monde de Dvorak (qu’on chante même dans les stades de foot) recèle un petit trésor de polka traditionnelle. Dans la première partie, l’orchestre dessine le parcours de la rivière Vltava depuis sa source (c’est le célèbre chant léger et sautillant de la flûte) jusqu’à Prague (entrée majestueuse et triomphante). Entre les deux, au détour d’un petit bois émerge au loin la charmante polka d’un mariage paysan. Pour les plus curieux, c’est entre 3:35 et 4:45 dans la version historique de Kubelik

 

 

Quelques bienfaiteurs de la musique traditionnelle tchèque

COUP DE COEUR

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour goûter quelques titres

 

Article invité rédigé par l’excellent Pan G.